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Novartis campus Suisse

Dans le centre de recherche du campus Novartis, à Bâle, également siège mondial de l’entreprise pharmaceutique, le 16  janvier 2019 

Le Monde | Le 09 Novembre, 2023

Régulièrement en tête des classements internationaux sur l’innovation, la Confédération suisse compense sa petite taille et ses coûts élevés par un système éducatif performant, des investissements importants dans la R&D et un écosystème favorable à l’éclosion de start-up.

Le gruyère, le chocolat, les montres… Alexan- dre Edelmann ne peut s’empêcher de sourire lorsque l’on égrène les clichés sur son pays. «En vérité, je les adore: ils racon- tent notre histoire, confie le jeune homme. Et ils sont une bonne base pour expliquer ce qu’est vraiment la Suisse aujourd’hui.» L’agence qu’il dirige, Présence Suisse, est chargée de promouvoir la Confé- dération à l’étranger. Pour casser son image de nation alpine calme et lacustre, il aime rappeler qu’il y a quinze ans déjà, par exemple, Google a choisi d’installer son plus grand centre de recherche et développement (R&D) hors des Etats-Unis à Zurich, où le groupe emploie près de 5 000 personnes. Il pourrait également citer la sé- rie de chiffres illustrant la compé- titivité de la Suisse. Loin de se ré- sumer à son secteur bancaire hy- pertrophié (il pèse 10 % du pro- duit intérieur brut, PIB), ou à sa réputation de paradis fiscal, cel- le-ci consacre en effet 3,2 % de son PIB à la R&D chaque année, selon la Banque mondiale. C’est plus que la moyenne européenne (2,15 %) et que la France (2,35 %). Son industrie pèse 25 % du PIB, soit deux fois plus que celle de la France. Elle est l’Etat qui dépose le plus de brevets par million d’habi- tants, à savoir 1 031 en 2022, contre 482 en Suède, 161 en France et 142 aux Etats-Unis, selon l’Office européen des brevets. Enfin, elle caracole en tête du classement international de l’in- novation de l’Organisation mon- diale de la propriété intellectuelle depuis douze ans, et quatorze de ses entreprises – dont Roche, No- vartis, STMicroelectronics ou Gi- vaudan – font partie du top 500 des groupes qui investissent le plus dans la recherche, selon le cabinet EY. Un tableau auquel on pourrait ajouter un taux de chô- mage de 3,7 % seulement et un ex- cédent commercial élevé, de 5 % du PIB. « Nos bonnes performan- ces à l’export tiennent autant aux grands groupes qu’à notre tissu de PME, très fortes sur des créneaux de pointe », vante Jerry Krattiger, directeur de la promotion écono- mique du canton de Fribourg. Notamment dans les technolo- gies médicales et l’industrie de précision.

Tout est fait pour que l’innovation sorte des labos. Les campus regroupent étudiants, chercheurs, start-up et multinationales

L’apprentissage valorisé

Comment cette confédération de 8,7 millions d’habitants, divisée en vingt-six cantons, quatre lan- gues et occupée à 70 % par des montagnes parvient-elle à en- granger de tels succès ? « C’est pré- cisément parce que nous sommes un petit territoire sans matières premières que nous avons dû tout miser sur les cerveaux », explique Sophie Cerny, de Switzerland In- novation, la fondation qui coor- donne les six grands parcs d’inno- vation du pays. « L’esprit entrepre- neur et pragmatique est ancré dans les mentalités », confirme Gilles Andrier, directeur général de Givaudan, leader mondial de la fabrication d’arômes et de par- fums. « Dans un pays au marché intérieur si étroit et aux coûts éle- vés, la seule chance de survie des entreprises est de vendre à l’étran- ger en misant sur la qualité», es- time de son côté Nicola Thibau- deau, à la tête de MPS, une entre- prise spécialisée dans les roule- ments à billes de haute précision.

Pour y parvenir, les Suisses mi- sent beaucoup sur l’éducation. A commencer par l’apprentissage beaucoup plus répandu et valo- risé qu’en France : 70 % des collé- giens entrent dans une filière de ce type à 15 ans, se formant à plus de 200 métiers. Il en sort des tech- niciens de haut niveau. « C’est le cas d’une bonne partie de mes 115 salariés, et cela crée une capacité d’absorption des nouvelles techno- logies très forte », témoigne Jean- Marc Jaccottet, patron de Meca- plast, une PME spécialiste de l’in- jection plastique, nichée près du verdoyant parc naturel Gruyère Pays-d’Enhaut. De nombreuses passerelles per- mettent aux jeunes de revenir dans l’enseignement général s’ils lesouhaitent,notammentparles hautes écoles spécialisées. Ou bien par l’Ecole polytechnique fé- dérale de Zurich (EPFZ), ou celle de Lausanne (EPFL), toutes deux en bonne place dans le classement de Shanghaï des grandes universi- tés. La seconde s’efforce d’attirer les meilleurs professeurs étran- gers, offrant à chacun un budget de recherche conséquent, et des salaires trois fois plus élevés que dans les facs françaises. « Nous sommes le seul pays qui paie mieux ses profs que ses footbal- leurs, avec des coûts de scolarité restant bas pour les étudiants », as- sure Dominique Foray, écono- miste à l’EPFL – où Emmanuel Ma- cron passera lors de sa visite dans le pays, les 15 et 16 novembre.

Surtout, tout est fait pour que l’innovation sorte des labos. Ainsi, les campus et parcs spécia- lisés regroupent dans un même lieu étudiants, chercheurs, start-up et multinationales. Comme VDL ETG, un groupe néerlandais de 15 000 salariés, spécialiste des composants in- dustriels à la demande, notam- ment pour les semi-conducteurs. Début 2023, il a installé une filiale dans Innovaare, l’un des six parcs d’innovation suisses, où il déve- loppe des projets avec l’Institut Paul-Scherrer, le principal centre de recherche local en ingénierie. « Pour savoir quelles innovations domineront le marché dans cinq à dix ans, nous devons garder un pied dans les endroits-clés du monde où elles voient le jour, comme le MIT américain, Singa- pour et la Suisse », explique Hans Priem, l’un des responsables in- ternationaux de VDL ETG. Les start-up ont elles aussi accès à ces pôles de recherche, grâce à un modèle de financement particu- lier. Lorsque l’une d’elles identifie un laboratoire susceptible de l’aider sur un projet, l’agence Inno- suisse, dotée d’un budget annuel de 300 millions de francs suisses (310 millions d’euros), apporte des fonds au partenariat noué entre les deux. « Cela nous a permis d’ac- céder à du matériel hors de prix que nous n’aurions jamais pu utiliser sans cela », illustre Christoph Jenny, cofondateur de Planted, une start-up commercialisant de la viande conçue à partir de protéi- nes végétales, liée à l’EPFZ.

« L’esprit entrepreneur et pragmatique est ancré dans les mentalités »

Gilles Andrier – Directeur général de Givaudan, leader mondial de la fabrication d’arômes et de parfums

« Pas de bureaucratie »

Nombre de start-up naissent éga- lement dans ces labos, comme Hydromea, créée à l’EPFL, et qui développe des drones sous-ma- rins. Deux de ses trois cofonda- teurs sont allemands, l’un est passé par le prestigieux MIT aux Etats-Unis. «Mais nous avons choisi la Suisse, qui n’a pourtant pas d’océan, car les infrastructures de Lausanne sont parmi les meilleures au monde en roboti- que », détaille Igor Martin, l’un des fondateurs. La Canadienne Carrol Plummer et le Britannique Nigel Wallbridge, tous deux ingé- nieurs, ont également quitté leur pays pour créer en Suisse Vivent, une start-up décryptant l’activité électrique des plantes. « La sou- plesse des régulations ici nous a séduits : tout est tourné vers l’effi- cacité pour les entreprises, sans excès de paperasse », explique Carrol Plummer.

C’est l’autre atout dont se targue la Suisse. «Ici, il n’y a pas de bu- reaucratie, ni de politique indus- trielle décidée d’en haut : tout vient du terrain – les cantons, les PME – et tout bouge très vite », explique Thomas Bohn, directeur de Grea- ter Geneva Bern Area, l’agence de développement de la Suisse occidentale. « Regardé avec suspicion, l’échelon fédéral intervient peu et beaucoup de questions sont ré- glées par référendums locaux: l’Etat, c’est nous, les Suisses, pas les politiciens », résume Tilman Slem- beck, économiste à l’université des sciences appliquées de Zurich. Une particularité facilitant, selon lui, la culture du consensus et la stabilité propres à son pays. S’ajoute à cela une fiscalité rela- tivement basse pour les entrepri- ses, avec un impôt sur les sociétés oscillant entre 12 % et 20 % selon les cantons, et un temps de travail plutôt élevé (quarante-deux heu- res par semaine). « Ces éléments compensent le niveau relative- ment haut du franc suisse et des salaires », estime Nadia Gharbi, économiste à la banque Pictet, à Genève. Ceux-ci sont en moyenne 2,5 fois plus hauts que dans la zone euro – mais les charges pa- tronales, de 15 % environ pour un salaire brut, sont plus basses qu’en France (40 % environ). « En dépit de ces atouts, la Suisse n’est pas dénuée de faiblesses pourautant », nuance Nicola Thibau- deau, citant notamment la forma- tion continue, pas aussi perfor- mante que le système d’appren- tissage. « Comme dans nombre de pays européens, il est facile de lever de l’argent ici lorsque l’on crée une start-up, mais beaucoup moins pour financer les étapes suivantes du développement, contrairement à ce que l’on observe aux Etats- Unis », ajoute Abhishek Kumar. Il y a cinq ans, il a créé Nanogence, une start-up développant un cata- lyseur qui réduit l’empreinte car- bone du béton, à l’EPFL. Plutôt que quitter l’Europe, comme un certain nombre de start-up du Vieux Continent, il a ouvert une filiale outre-Atlantique, où il es- père bénéficier d’une subvention de l’Inflation Reduction Act, le plan de verdissement de l’indus- trie de Joe Biden.

Mais le grand talon d’Achille de la confédération reste sans doute ses relations avec l’Union euro- péenne (UE), dont elle ne fait pas partie. Lorsque les Suisses ont re- fusé de rejoindre l’Espace écono- mique européen en 1992, ils ont signé une série d’accords secto- riels avec Bruxelles – sur la libre circulation des personnes, des marchandises, la reconnaissance des normes… Or certains de ces traités sont aujourd’hui obsolè- tes.L’UEadoncproposédetout remettre à plat avec un grand ac- cord-cadre. Mais les négociations sur le sujet patinent depuis deux ans, notamment parce qu’une partie des politiques suisses re- doutent que la libre circulation des travailleurs européens… ne tire les salaires vers le bas.

Un échec des négociations, cer- tes peu probable, signifierait le re- tour des barrières douanières et un moindre accès au marché européen. Ce qui rend les entre- prises helvètes plutôt nerveuses. « Pour nous, la stabilisation des re- lations avec l’UE est une priorité absolue », confie-t-on chez Novar- tis, qui emploie près de 10 000 personnes dans la confédération, et y réalise la moitié de ses dépen- ses de R&D. « Aujourd’ hui, c’est une grosse préoccupation quant à notre attractivité écono- mique et académique », conclut Jerry Krattiger. p

L’article est publié dans Le Monde – Le 09 Novembre 2023